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Rencontre avec Alice Jaspart, auteur de l’ouvrage Aux rythmes de l’enfermement, récemment sorti de presse.

 

Alice Jaspart
  Licenciée en anthropologie et en criminologie, docteur en criminologie de la Faculté de droit et de criminologie de l’ULB, Alice Jaspart est actuellement chargée de recherches FNRS au Centre de recherches criminologiques de l’ULB et stagiaire postdoctorante au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa.

 

Vous êtes l’auteur de l’ouvrage Aux rythmes de l’enfermement, qui vient d’être publié dans la collection Galets rouges. Quelle est l’ambition de votre ouvrage et à qui s’adresse-t-il ?

Mon ouvrage permet à chaque lecteur qui s’y plongera de découvrir le quotidien d’institutions dont on ne sait que peu de choses à l’extérieur, tout en en entendant ponctuellement parler au départ d’affaires médiatisées dans lesquelles sont impliqués certains jeunes. L’idée sous-jacente est donc de permettre au lecteur de pousser la porte de trois institutions pour mineurs délinquants, en dehors des projecteurs médiatiques, pour découvrir progressivement un quotidien, le quotidien que j’ai moi-même découvert durant mes immersions.

C’est la raison pour laquelle les chapitres sont proposés de manière progressive pour s’imprégner tout d’abord des espaces institutionnels, partir ensuite à la rencontre des acteurs de l’enfermement, intervenants et jeunes placés, ressentir les temporalités de la prise en charge des jeunes, cerner les interactions qui ont cours entre les intervenants et les jeunes, des interactions marquées par les missions qui reviennent aux institutions, à savoir des missions de sécurité mais aussi d’aide, d’accompagnement ainsi que d’observation et d’aide à la décision des magistrats. Entrer dans les interactions permet d’en saisir, j’espère, la complexité et les effets parfois difficiles, peut-être contreproductifs qui en résultent. Pour entrer dans l’appréhension de ces interactions, je propose aussi de les approcher par l’humour et le rire que l’on peut partager dans le quotidien et enfin, de découvrir ces interactions là où on ne les attend peut-être pas, en dehors de la scène collective de l’enfermement et de la gestion de groupe, mais plutôt du côté des « interstices », de « petites bulles » comme je les ai appelés, là où du lien et de la confiance se créent entre certains intervenants et certains jeunes.

Donc, c’est ça, je pense, l’ambition de mon livre, d’entrer, comme j’ai eu la chance de pouvoir le faire, dans un quotidien des IPPJ à régime fermé ou, à l’époque, de centre fédéraux fermés. Je dis bien d’« un » quotidien parce que c’est celui que j’ai moi-même observé, partagé, éprouvé en ayant une position particulière, puisque j’ai mobilisé une technique qu’on appelle « observation participante », ce qui signifie que j’étais présente au jour le jour dans trois institutions durant trois mois environs par institution mais tout en étant aussi relativement distancée, extérieure de par mon travail de chercheuse attachée à une université.

Pour répondre à la question des lecteurs susceptibles d’être intéressés par l’ouvrage, j’espère en fait que tout un chacun, tout citoyen intéressé par des questions de justice des mineurs (et même ceux qui ne le sont pas a priori en fait !) pourra être intrigué, intéressé par cette lecture car, comme je disais, mon ambition est d’arriver à dépasser les idées reçues, les images stéréotypées qui sont souvent véhiculées à l’égard de cette question de société. Plus spécifiquement, j’espère qu’il pourra intéresser les professionnels du secteur du placement des jeunes délinquants mais aussi des professionnels d’autres secteurs, comme de la magistrature, de l’aide en milieu ouvert ou même de l’école, qui peuvent être amenés à travailler avec des jeunes qui ont été placés en IPPJ à un moment de leur parcours, ceci pour participer à la réflexion des pratiques et des réflexes dans l’accompagnement de jeunes judiciarisés. J’espère aussi que ce livre contribuera à la production de connaissances et intéresser les collègues scientifiques et les étudiants de différentes disciplines qui travaillent sur des matières comme la justice des mineurs ou la pénologie. Par la production de connaissances, j’espère également qu’il pourra être une petite pierre dans les réflexions d’acteurs politiques et de décideurs concernant, par exemple, la place de ces institutions dans le traitement de la délinquance juvénile, les missions qui leur sont confiées et les cadres qui entourent la mise en œuvre de celles-ci, etc.

Concernant la question de l’ambition de mon ouvrage, j’aimerais ajouter deux éléments plus personnels. Après avoir partagé le quotidien d’équipes d’intervenants qui travaillent dans les unités de vie, au cœur de l’enfermement, de même que le quotidien des jeunes placés, des intervenants et des jeunes qui ont donc accepté ma présence, m’ont accueillie à leurs côtés, l’ambition plus personnelle de cet ouvrage, c’est de les remercier, de les saluer par la sortie de cet ouvrage. Aussi, à la base de cet ouvrage, il y a une thèse de doctorat et cela me tenait à cœur également de « transformer » un travail scientifique assez volumineux en un livre qui, je l’espère, peut être lu relativement facilement par tout un chacun qui serait intéressé.

Qu’est-ce que l’approche ethnographique ? Pourquoi avoir opté pour ce type d’approche ?

Je vais saisir deux éléments de réponse qui se rejoignent et se combinent dans l’explication tant de l’approche ethnographique en tant que telle que du choix de cette approche pour ma recherche. Avant de suivre une formation universitaire puis d’entreprendre un doctorat en criminologie, j’ai suivi une formation en anthropologie et dans les études en anthropologies, l’approche ethnographique, qui passe par l’immersion de relative longue durée dans le milieu concerné, est une méthode de travail privilégiée et à laquelle j’avais donc été fortement sensibilisée durant mon cursus. Cet élément de mon « background » a en fait rencontré un constat important opéré au début de mon doctorat : jusque-là, très peu de recherches scientifiques s’étaient intéressées au quotidien et aux pratiques développées au sein des institutions pour mineurs poursuivis par la justice du côté francophone de notre pays. Il y avait eu différentes initiatives de recherche qui avaient mobilisé l’analyse documentaire ou qui s’étaient intéressées aux points de vue des intervenants ou des jeunes, en récoltant leurs paroles par des entretiens, mais seule une chercheuse, Jacinthe Mazzocchetti, avait jusque-là privilégié « l’observation participante » et ceci dans l’IPPJ réservée aux jeunes filles. Du côté des institutions pour garçons pourtant largement majoritaires dans le paysage institutionnel, le quotidien institutionnel n’avait donc pas encore été approché en privilégiant une présence sur le « terrain ». C’est donc au regard de la « rencontre » de ces deux éléments que j’ai opté pour une approche ethnographique.

Comme le dit Jean-Pierre Olivier de Sardan, l’approche ethnographique vise à « être au plus près des situations naturelles » des personnes, dans une situation d’interaction prolongée avec elles. Concrètement, en ce qui me concerne, il s’agissait d’être présente de manière récurrente dans le quotidien d’une unité de vie par institution, à raison de cinq jours par semaine environ, tant la semaine que des week-ends, du petit matin ou jusqu’au coucher des jeunes. Sur place, j’allais tisser des liens, avoir des discussions, participer aux activités prévues, ceci au départ d’une position que je qualifierais de « l’entre-deux », en étant à la fois imprégnée et distancée du quotidien comme je l’expliquais précédemment, mais aussi dans « l’entre-deux » entre les intervenants et les jeunes, en m’intéressant aux uns et aux autres mais en n’étant ni l’un ni l’autre et en essayant de ne pas prendre parti pour les uns ou les autres. Ceci donc pour tenter d’observer et de comprendre comment cela se passe « entre les murs », en vivant les choses et en les ressentant directement.

Quels sont les points forts de votre ouvrage ?

Je dirais qu’un premier «point fort», ou plus modestement un premier «point d’intérêt», de mon livre réside dans le fait, comme je l’évoquais précédemment, qu’il permet de pousser la porte de l’enfermement des mineurs pour y découvrir une réalité quotidienne jusqu’ici très peu connue. La position de « l’entre-deux » à partir de laquelle l’écrit est proposé me semble aussi intéressante puisque cela permet d’appréhender les choses tant du côté des intervenants que du côté des jeunes, sans prendre parti mais en essayant d’analyser les points de vue respectifs et les interactions entre les uns et les autres dans une recherche d’équilibre entre proximité et distance.

Au regard des différents publics auxquels peut s’adresser cet ouvrage, j’ai aussi un certain nombre d’espoirs qui, s’ils se réalisent (mais il m’est difficile de le dire moi-même), sont peut-être de nature à devenir des « points forts » ou « d’intérêt ». Tout d’abord, suivant l’idée que ce livre pourra intéresser tout un chacun, j’espère avoir réussi à présenter une étude scientifique de manière relativement accessible, avec une écriture que je souhaite fluide et sensible. C’est la raison pour laquelle j’ai, par exemple, choisi de concentrer les explications relatives à l’histoire du placement et aux cadres légaux dans un préambule relativement succinct ainsi que dans certaines notes de bas page pour orienter les personnes désireuses d’en savoir un peu plus sur ces sujets. Depuis la sortie du livre, j’ai reçu différentes appréciations et une d’entre elles m’a particulièrement touchée : « j’ai ton livre entre les mains, et je voulais te dire que c’est très chouette. C’est comme si tu étais à côté de moi et que tu me racontais une histoire… ». Bon, c’est une amie qui me dit ça (rire), à voir si cela se confirme. Mais cela me touche car c’est là un de mes espoirs les plus profonds : parler d’un sujet difficile et ouvrir à la réflexion, de manière fluide… en racontant une histoire.

Dans le même ordre d’idées, j’espère que par les sujets traités dans ce livre, celui-ci pourra être proche des préoccupations des intervenants éducatifs et psycho-sociaux (ou de futurs intervenants). Ceci, comme je le disais, dans l’espoir de pouvoir participer aux débats entourant les pratiques à l’œuvre dans l’accompagnement des jeunes mais aussi en poursuivant le « défi », peut-être plus personnel, d’essayer de dépasser, de contrecarrer l’image qui peut exister « du » scientifique dans sa « tour d’ivoire » qui étudie à distance les pratiques du terrain… C’est une image dans laquelle je ne me retrouve pas et que j’aspire vraiment à gommer pour permettre le dialogue, le débat constructif entre professionnels de l’aide à la jeunesse et professionnels des universités. Pour ma part, j’espère très sincèrement que les descriptions proposées dans mon livre feront écho aux expériences des intervenants et des jeunes puisque c’est à leurs côtés que j’ai appris à me repérer dans leur quotidien, dans les « ficelles du métier » et dans les « ficelles du placement ». Mais, en même temps, j’espère que les analyses qui sont proposées pourront aussi apporter un éclairage un peu différent, puisque liées à une autre posture et à un autre background, en prenant en compte aussi les perceptions des uns et des autres. Un dernier espoir que je mets dans cet ouvrage, c’est qu’il puisse participer à la réflexion et aux débats entourant la méthodologie de la recherche en criminologie. Personnellement, j’ai choisi de faire apparaitre « l’arrière-cuisine » de la recherche dans la transmission de mes résultats et réflexions, dans l’idée de faire savoir comment a été menée la recherche sur le terrain, en quelque sorte d’où ont été tenus « la caméra » ou le calepin permettant ces observations, et de partager des questionnements et discussions autour de « la » place du chercheur en immersion. C’est suivant cette idée que je partage ma place dans « l’entre-deux », de même que ma découverte du corps comme « outil » de recherche, montrant aussi que ces « prises de conscience » sur le terrain m’ont amenée à ancrer la production de connaissances dans une approche sensible, ouvrant à une compréhension de l’enfermement dans une dimension quotidienne qui joue sur les sens et imprègne les corps.

Sur quelle base légale a-t-on recours à l’«enfermement » ? Cette loi a-t-elle subi des évolutions au cours du temps ? La Sixième Réforme de l’Etat induira-t-elle des changements dans ce domaine ?

Ma recherche a porté sur deux institutions publiques de protection de la jeunesse –« IPPJ »- à régime fermé et sur un centre fédéral fermé –« CFF »-. Ces deux types d’institutions étaient entourés de cadres légaux distincts. Du côté des IPPJ, il s’agit de la loi du 8 avril 1965 relative à la protection de la jeunesse, qui a été réformé en 2006. C’est l’article 37 qui permet aux juges de la jeunesse de placer un jeune en IPPJ, ceci en régime ouvert ou en régime fermé et dans des unités de vie qui peuvent avoir des projets pédagogiques différents (en termes de durées, de publics cibles, d’objectifs pédagogiques prioritaires, etc.). Du côté des centres fédéraux, il s’agissait de la loi du 1er mars 2002 relative au placement provisoire de mineurs ayant commis un fait qualifié infraction. De manière très résumée, le premier centre fédéral a vu le jour en lien avec la mise en œuvre effective de l’interdiction d’enfermer des mineurs d’âge en prison pour adultes. Le placement en centre fédéral visait donc le placement provisoire de garçons de plus de 14 ans dans l’attente d’une place en IPPJ, et ceci dans le cadre de situations où, selon la loi, la sécurité publique l’exigeait. À l’époque, la création du premier centre fédéral a modifié le paysage institutionnel du placement des mineurs poursuivis par la justice. Jusque-là, c’étaient des institutions communautaires qui étaient chargées de la mise en œuvre : les IPPJ du côté francophone et les gemeenschapinstellingen ou « GI » du côté néerlandophone qui étaient les seules institutions publiques habilitées à prendre en charge les jeunes contrevenants. Le personnel de ces institutions était exclusivement engagé par les communautés, soumis aux codes de déontologie communautaires, même les surveillants présents dans ces établissements. Le premier centre fédéral, comme son nom l’indique, était un centre fédéral, dépendant de l’administration pénitentiaire comme les prisons pour adultes. C’est l’administration pénitentiaire qui devenait compétente concernant l’infrastructure, le fonctionnement général ainsi qu’en matière de sécurité. Ce qui s’est concrétisé, entre autres, par la présence forte d’agents pénitentiaires en « bleu » comme disaient les jeunes alors que dans les IPPJ, les surveillants sont en civil. Une présence forte d’agents venant d’autres prisons avec une socialisation et des réflexes professionnels propres qui a dû se combiner avec la présence d’intervenants psycho-médicosociaux et éducatifs issus des deux communautés, puisque le premier centre fédéral permettait l’accueil de jeunes tant francophones que néerlandophones dans des unités distinctes. En 2010, le premier centre fédéral est devenu exclusivement réservé aux jeunes néerlandophones. Les unités francophones ont déménagé dans un nouveau centre installé sur le domaine de la prison de Saint-Hubert. Dans ce bref historique, j’utilise le passé car, de fait, la sixième réforme de l’Etat est venue modifier tout cela en décidant de la « communautarisation du droit sanctionnel des mineurs ». Depuis le 1er janvier 2015, l’administration pénitentiaire s’est retirée des centres fédéraux et, du côté francophone par exemple, Saint-Hubert est devenu en quelque sorte une IPPJ, avec un projet pédagogique et un personnel (même surveillant) exclusivement liés à la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Les travaux dont est issu mon ouvrage se sont arrêtés en 2010. Le premier centre fédéral fermé est ressorti de la réflexion comparative avec les deux IPPJ fermées que j’ai étudiées. Il s’est, entre autres, démarqué par l’imprégnation, dans le quotidien et les pratiques professionnelles, du cadre hautement sécurisé, de temporalités « raccourcies » avec une très grande organisation de l’horaire journalier laissant peu de marges de manœuvre aux intervenants, de l’habituation aussi entre agents pénitentiaires et intervenants communautaires donnant lieu à une vision partagée plus « défensive » à l’égard des jeunes qu’en IPPJ, etc. Peut-être que mon livre pourra participer à la réflexion des objectifs et des modalités de prise en charge à Saint-Hubert, dans le passage du centre fédéral à l’IPPJ ? Cette nouvelle transition est, à plus d’un égard, complexe pour les intervenants qui y sont restés et qui doivent se repositionner pédagogiquement dans un lieu qui est déjà chargé d’une certaine histoire et qui reste marqué par l’approche pénitentiaire : la nouvelle IPPJ jouxte toujours la prison pour adultes et elle est toujours entourée d’un important arsenal sécuritaire fait de grillages, de rouleaux de concertina et de détecteurs à métaux. À l’heure actuelle, de ce que j’en sais, les sorties à l’extérieur du centre ne sont pas (encore) reprises dans le nouveau projet pédagogique comme c’est pourtant le cas dans les autres IPPJ fermées… Dans le dernier chapitre de mon livre, j’analyse des « petites bulles », des « interstices » de la prise en charge, comme je les ai appelés. Les sorties en font partie, aux côtés par exemple de moments individualisés dans le quotidien ou moments en petit groupe en classe ou en atelier. Je pense, du moins j’espère, que l’observation de ces moments et le partage des points de vue des jeunes mais aussi des intervenants à ce sujet sont de nature à permettre la réflexion au-delà des réflexes sécuritaires, avec lesquels les institutions doivent composer j’en suis consciente, pour prendre en compte, dans la balance, l’intérêt de ces moments en termes éducatifs. C’est dans des moments comme les sorties que l’on peut observer, selon moi, des relations réellement se tisser entre des jeunes et des adultes, et de la sorte donner du sens au placement pour beaucoup de jeunes, de même que du sens à leur travail pour beaucoup d’intervenants.

Quelles sont, en quelques mots, les ‘missions’ réelles de l’enfermement ? Quelles sont les limites et contradictions qui le traversent ?

Globalement, les institutions que j’ai étudiées (qui présentent donc un régime fermé) partagent trois grands types de missions. Tout d’abord, des missions de sécurité publique et de surveillance qui se concrétisent, entre autres, par l’arrêt des jeunes dans leur parcours et leur placement dans un lieu dont l’infrastructure fait qu’ils ne sont pas censés en sortir sans autorisation. Dans le même temps, un deuxième type de missions relèvent de l’éducation, de l’aide, de l’accompagnement des jeunes parce que l’on vise aussi, à plus long terme, leur réinsertion dans la société. Un troisième type de missions qui est peut-être moins connu dans l’opinion publique, ce sont les missions d’observation, d’évaluation et d’aide à la décision pour le compte des magistrats. Cela passe, très concrètement, par la rédaction de rapports par les intervenants pour informer les magistrats concernant l’évolution des jeunes durant le placement afin qu’ils puissent décider des mesures à prendre au fil de celui-ci (maintenir ou non le placement, par exemple) ou à l’issue de celui-ci (entourer le retour en famille de certaines conditions ou d’un suivi, par exemple). Pour rappel, en centre fédéral, il s’agissait de placements « provisoires » avant qu’une place se libère en IPPJ, sur ordonnance. Mais il faut savoir qu’en IPPJ, les jeunes peuvent être placés suite à une condamnation, après jugement donc, mais aussi avant jugement, au stade provisoire alors que les jeunes sont donc encore présumés innocents en quelque sorte. Ce deuxième cas de figure concerne en fait une grande majorité de jeunes.

Une première « contradiction » s’inscrit, d’après moi, dans la concrétisation de ce « triptyque » de missions. En résumant très fortement mon propos, je dirais que les jeunes sont, pour une bonne part d’entre eux, susceptibles de comprendre qu’on les arrête dans leur délinquance, pour la sécurité de la société et pour leur sécurité. Certains expriment d’ailleurs le fait qu’ils sont soulagés que « ça s’arrête », d’autres le comprendront petit à petit en retrouvant au sein de l’institution, par exemple, le goût d’apprendre des choses et de retourner à l’école. Les jeunes sont aussi susceptibles de comprendre qu’on cherche, parallèlement à cet arrêt dans leur parcours, à les aider, à les outiller pour trouver un chemin qui leur convient dans la société. Vu leur parcours souvent escamoté au niveau familial ou scolaire par exemple, plusieurs jeunes sont même étonnés et intéressés de voir une main adulte qui leur est tendue pour les aider, une main parfois forcée vu la méfiance de certains jeunes mais qu’ils peuvent finir par saisir. Dès lors, « punir pour éduquer, isoler pour réinsérer », cela ne leur semble pas tellement paradoxal, ils semblent comprendre la combinaison. Là où ça se corse, d’après mes observations, c’est lorsque les missions d’évaluation et d’aide à la décision des magistrats entrent en jeu. Alors que les jeunes peuvent saisir la main qui leur est tendue et (ré)apprendre à faire confiance à certains adultes, ils peuvent avoir plus de mal à comprendre que tout ce qu’ils confient, partagent avec les intervenants dans le quotidien se retrouve noté dans des rapports adressés aux magistrats, certainement s’ils n’en ont pas réellement été avisés au début du placement ou que, même s’ils en ont été avisés, ils ont pu l’oublier au fil du placement et peut-être de la confiance qui se crée avec les intervenants. D’après les jeunes avec qui j’en ai discuté, certains peuvent ne pas y voir trop de problèmes ou s’y habituer tandis que d’autres vont être vraiment révoltés en se rendant compte que tout ce qu’ils font, disent en institution peut se retrouver dans la bouche de leur magistrat et orienter ses décisions. Ils font part d’un sentiment de «trahison». Certains jeunes vont alors décider de collaborer à minima, d’autres vont se rebeller de manière parfois violente, d’autres vont encore décider de se murer dans le silence. De la sorte, c’est certainement les missions d’observation et d’évaluation pour le compte des magistrats qui peuvent être ébranlées mais, dans le même temps, ce sont aussi les amorces de liens de confiance avec les adultes qui sont entachés et donc les missions d’aide et de réinsertion qui peuvent être sérieusement mises à mal. Du côté des intervenants, certains pointent également cette cohabitation de missions comme particulièrement délicate, d’autres moins. Mais de manière général, on peut, d’après moi, observer un effet questionnant dans les pratiques : celui du soupçon qui peut être très fort, faisant en sorte qu’on se demande toujours si les jeunes sont « vraiment vrais » ou ne font que « se conformer » dans leurs évolutions observables ou le partage de leurs réflexions… Les « petites bulles », les « interstices » de la prise en charge dont je parlais précédemment viennent, à mon sens, corroborer ce constat. Car, dans celles-ci, j’ai pu observer que les rapports à la parole, à la confidence et donc à la confiance peuvent s’organiser autrement, en allant jusqu’à faire oublier, de part et d’autre, l’impératif de transmission des informations aux magistrats.

Une autre « limite » de ces institutions est qu’en fait, on attend vraiment beaucoup de choses des intervenants qui y travaillent ! Je le disais, ils doivent répondre à trois grands types de missions et jongler avec leurs possibles contradictions. On leur demande aussi de travailler à la réinsertion de jeunes en les prenant en charge au cœur d’une institution, relativement coupée du monde extérieur, pendant quelques mois voire un ou deux ans, tout au plus. En quelque sorte, on leur demande de réparer, voire de « remodeler » des parcours et même des jeunes, si j’ose dire, très « cabossés » par la vie (avec des expériences de renvois scolaires, par exemple, de grosses difficultés familiales, de situations socioéconomiques très précaires, etc.) en un temps presque record. La limite réside, à mes yeux, dans le fait qu’ils ne sont pas fort aidés par le reste de la société qui n’est pas toujours très encline à favoriser leur réinsertion. Pour affirmer cela, je m’appuie sur l’observation des « projets de réinsertion » que les jeunes sont amenés à construire et à mettre en œuvre depuis l’institution avec l’aide des intervenants. La réflexion de ces projets peut vraiment permettre à certains jeunes de prendre le temps de s’écouter, de découvrir des envies et des compétences mobilisatrices pour leur avenir. Toutefois, leur mise en œuvre peut être sérieusement mise à l’épreuve dès lors que les refus sont nombreux. Pour beaucoup, seules des écoles « de relégation » acceptent de les accueillir en cours d’année, peu de lieux d’hébergement non étiquetés « pour jeunes délinquants » les acceptent, trouver un club de sport peut même aussi relever du défi si on sait d’où viennent ces jeunes. Les intervenants développent certaines stratégies, des réseaux pour contourner ces difficultés mais, malgré cela, certains projets qui se concrétisent ne ressemblent plus vraiment à ceux espérés par les jeunes… Un intervenant m’a dit un jour : « tu vois, là, on leur donne les cartes en main… pour revenir plutôt que s’en sortir »… Cela donne matière à réflexion, je trouve, dès lors que notre société a fait le choix d’un système de justice juvénile se voulant protectionnel et visant la réinsertion des jeunes contrevenants.

L’enfermement et tout ce qu’il implique est-il vraiment, selon vous, la seule solution possible ? Résout-il selon vous (au moyen partiellement) le problème de la délinquance juvénile ? Ne pourrait-on pas, selon vous, s’y prendre autrement avec ce type de jeunes ? D’autres solutions ne seraient-elles pas envisageables ? Ne serait-il pas plus utile, par exemple, de mettre encore plus l’accent sur la formation dans le but d’une (ré)insertion future?

Selon moi, l’enfermement est loin d’être la seule solution possible. D’ailleurs, selon la loi de protection de la jeunesse, il y a un panel de mesures susceptibles d’être prises à l’égard d’un jeune qui est poursuivi pour un fait qualifié infraction et l’enfermement ne devrait être décidé qu’en dernier recours, après avoir essayé d’autres mesures permettant au jeune de rester dans son milieu de vie ou dans des situations très spécifiques de faits graves et répétés. Dans notre système de justice des mineurs, la gravité des actes n’est qu’un élément qui entre en ligne de compte dans les décisions prises par les juges. S’y ajoutent l’intérêt des victimes mais aussi l’intérêt du jeune lui-même, c’est-à-dire ce qui lui permettrait le mieux, en fonction de sa personnalité, de son entourage, de ses ressources, de rebondir, de réparer les dommages causés et de ne pas récidiver. C’est suivant cette idée que les juges de la jeunesse peuvent, par exemple, décider d’opter pour une réprimande, l’effectuation de prestations éducatives, une médiation avec la victime, la mise en œuvre d’un suivi ciblé, par exemple en matière d’assuétudes ou de problèmes de comportement, ou d’un suivi éducatif intensif dans le milieu de vie, voire à l’inverse d’un séjour de rupture en partant à l’étranger pour faire du bénévolat pendant plusieurs mois. Il existe donc une variété de mesures.

Mais une difficulté réside dans le fait que, dans l’opinion publique, dans les médias, les prises de position politiques, ces mesures sont assez peu connues et le placement en IPPJ, voire l’enfermement, sont généralement présentés comme la solution à adopter et si ce n’est pas le cas, la justice des mineurs est alors présentée comme « laxiste ». Quelque part, j’espère aussi que mon livre pourra contribuer à « démystifier » quelque peu l’enfermement, comme étant « la » référence, en présentant le quotidien de ces institutions, leurs difficultés et leurs limites dans la prise en charge puis la réinsertion des jeunes qu’on leur confie.

J’aimerais ajouter que certains jeunes arrivés en fin de placement m’ont parlé positivement cette expérience qui a pu pourtant être très difficile, vu la rupture dans leurs liens familiaux et amicaux que cela engendre, vu aussi l’adaptation parfois très douloureuse au cadre quotidien, à la discipline et aux règles qui le régissent. Au final, certains expliquent avoir profité de ce « temps d’arrêt » dans leur vie pour se recentrer sur eux-mêmes et prendre le temps de la réflexion pour leur futur. Dans les témoignages, j’ai souvent entendu les jeunes mettre en avant le fait qu’ils ont découvert beaucoup de choses durant le placement (des activités, des intérêts, des compétences qu’ils ont, en fait) et qu’ils ont retrouvé progressivement le goût d’apprendre. D’après ce que j’ai pu observer, en effet, des intervenants, des formateurs en particulier, vont prendre le temps, dans des moments relativement individualisés, de s’assoir à côté de chaque jeune pour voir, sans jugement, où il en est dans ses connaissances scolaires et petit à petit, par des exercices parfois ludiques ou artistiques, avancer à leur rythme dans la révision des matières et dans la découverte de nouveaux horizons de connaissances. Ce lien pédagogique est vraiment apparu très précieux, par exemple, dans la réflexion des projets de réinsertion scolaire. J’ai vraiment été étonnée de voir de grands adolescents en situation de décrochage scolaire important, avec d’énormes difficultés à lire et à écrire par exemple, attendre avec impatience la venue de certains formateurs et s’investir dans le travail. Bien entendu, cela demande souvent du temps, le temps de dépasser le dégoût de l’école bien ancré, je pense. J’en viens dès lors à la question de la formation. Est-ce qu’il ne s’agirait pas de mettre davantage l’accent sur la formation durant le placement ? Je pense que c’est un vrai débat et c’est un débat qui est déjà, d’une certaine manière, entamé au sein des IPPJ, puisque certaines d’entre elles ont axé leur projet pédagogique sur la scolarité en proposant, comme à l’IPPJ de Saint-Servais pour les jeunes filles, une école dans le domaine de l’institution ou, comme à l’IPPJ de Fraipont, en rescolarisant les jeunes garçons dans les écoles de la région. Personnellement, je pense que c’est un débat qui mériterait d’être réouvert au vu de l’ancrage positif de la scolarité dans le quotidien institutionnel que j’ai pu observer. Mais dans le débat, il s’agit aussi, à mon sens, de se demander si ce ne sont pas aussi aux écoles de s’ouvrir et de s’adapter aux jeunes judiciarisés ? C’est une vraie question de société, je pense, dès lors qu’organiser la scolarité en institution spécialisée peut, pour donner des résultats, augmenter significativement les durées de placement, des durées qui peuvent dès lors aussi approfondir la rupture avec la vie à l’extérieur et les problèmes de réinsertion. Dans la réflexion, d’autres pistes existent pour envisager davantage les prises en charge dans la progressivité et la collaboration avec les services extérieurs, dont les écoles.

De nombreux clichés sont souvent véhiculés sur l’enfermement des jeunes délinquants. Pour certains, les IPPJ sont considérées comme trop laxistes, comme des ‘camps de vacances’ qui ne ressemblent pas assez à des prisons… Que répondriez-vous à ce type de clichés ?

Je leur répondrais… que j’aimerais voir s’ils continueraient à tenir ce genre de propos si c’étaient leurs propres enfants qui s’y retrouvaient ! Dans les trois institutions que j’ai étudiées, le quotidien est extrêmement régulé, presque minuté, sous la surveillance minutieuse des adultes. L’horaire journalier est bien programmé et les jeunes ont l’obligation de participer à toutes les activités et d’y mettre du cœur à l’ouvrage, sous peine d’être sanctionnés. Sans pouvoir entrer dans les détails, il importe de savoir que des outils d’évaluation de type comportementaliste encadrent le placement. Au quotidien, les jeunes sont évalués et ils ne pourront accéder à certaines « gratifications », comme avoir une radio ou un MP3 en chambre, ou accéder à des sorties, que s’ils sont évalués positivement. Une évaluation négative peut vite intervenir, parce qu’on râle dans les rangs, qu’on rouspète, qu’on remet en question le bienfondé d’une règle, par exemple. Soit des comportements assez courants chez tout un chacun, et certainement à l’adolescence. Alors, non, je ne crois vraiment pas que ce soient des camps de vacances, même si, comme je l’ai dit, ils peuvent être sources de nombreux apprentissages et de possibilités de rencontres humaines. Et cela, c’est sans parler encore du manque, voire de la rupture, de liens que le placement entraine au niveau de la famille, des amis, des habitudes et des envies à l’extérieur. Dans les argumentations de ce type, on retrouve souvent l’idée selon laquelle on mettrait « trop d’argent » dans les activités proposées aux jeunes, j’espère que mon livre pourra ne fut-ce que semer le doute dans cette vision des choses en découvrant tout l’intérêt que des sorties par exemple (qui sont loin d’être toujours très couteuses) peuvent avoir en termes d’accompagnement éducatif et de préparation à la réinsertion.

Pour en savoir plus sur l’ouvrage

 
Agenda
Novembre 2016 - Janvier, février, mars, mai 2017
Cabinet Lexing - Liège et Bruxelles
 
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